Plexus Story #6 : à Tokyo dans les cartons de QPchan
Une nouvelle Plexus Story* !
Avant la hype et les algorithmes, rencontre avec un serial digger de légende : Jérôme aka QPchan ! Et aujourd'hui, on vous emmène fouiner dans sa collection...
Publié le 30 Juillet 2026
par Plexus
QPchan et son fidèle destrier dans les rues de Tokyo, 2025
* C'est quoi les Plexus Stories ?
Prends un café, fais tourner un disque, installe-toi confortablement pour lire cet article : Plexus partage ses souvenirs, anecdotes et secrets de disquaire...
Plus de 6 ans après mon dernier trip à Tokyo, me voilà de retour dans la capitale nippone ! Ces dernières années le Japon est devenu sans aucun doute la destination numéro un des diggers, disquaires et influenceurs. Lors de mes premiers voyages, beaucoup de collectionneurs rêvaient alors de pouvoir accéder à cet eldorado, mais peu franchissaient encore le cap. C’est aujourd’hui dans un Tokyo rempli de gaijins et de touristes que je débarque, avec, je dois l’avouer, une certaine appréhension sur cette nouvelle expérience. Si j’ai pu découvrir ce Japon si authentique lors de mes premiers voyages, c’est avant tout grâce à une seule et unique personne : Jérôme Chaumain, aka QPchan. Pour chacune de mes excursions, il fut plus qu’un guide, un véritable sensei qui me fit découvrir chaque recoin de Tokyo, Osaka, Kyoto... Si Plexus s’est autant développé aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à QP. Le retrouver pour une semaine de diggin’ intense, plus de 11 ans après nos premières sessions tokyoites, me donne l’occasion de revenir plus longuement sur ce personnage si fascinant, seulement connu par une poignée de spécialistes.
Dans un Tokyo en pleine ébullition pour la Golden Week annuelle, je rejoins sans perdre de temps Jérôme/QP sur Shinjuku pour un premier Disk Union généraliste. Très vite, il me lance une première remarque : « tu sais, tu vas voir, la vibe est vraiment différente dans le centre de Tokyo désormais… » je regarde autour de moi, et en effet, je fais très vite un premier constat : il y a peut-être autant d’étrangers que de japonais dans la boutique, tous le téléphone à la main en train de checker Discogs comme des machines, hypnotisés par les bacs de city-pop pourtant bien maigres en bonnes références… le soir, sur le chemin de mon hébergement, je me fais la réflexion qu’il serait intéressant de mettre en regard l’évolution de cette mode nippone avec le parcours marginal et passionnant de Jérôme. Et pour cela, quoi de mieux que filer une soirée chez QP, ouvrir quelques caisses de disques soigneusement répertoriées, et laisser la mémoire s’exprimer d’elle même.
Première caisse, première time capsule
Jérôme sort tranquillement quelques références Japanese-Jazz au hasard et retombe sur certains disques chinés il y a plus de 10/15 ans, à une époque où peu de collectionneurs s’y intéressaient. Il n’existait pas encore de compilation sur ce sujet (depuis, le travail de Mike Peden aka Bacoso chez BBE reste une référence), et seule une petite poignée de références étaient alors rentrées dans Discogs. Jérôme fait partie des précurseurs : il a découvert de nombreux albums qui deviendront par la suite des pièces très recherchées. Il se souvient encore, par exemple, de cette scène surréaliste à l’une de ses petites adresses secrètes : dans un rayon d’arrivages, étiqueté 1000 yen, le désormais très rare et intouchable Mabumi Yamaguchi quartet « Leeward », avec en bonus la dédicace d’un musicien. Le boss du shop lui déclara avec honnêteté « I don’t like Japanese Jazz », le genre de situation que chaque digger rêve de vivre aujourd’hui.
Malgré tout, à cette époque, si trouver ce genre de références très rares était déjà difficile, la chance de dénicher une private press encore inconnue du grand public était encore possible, tant la scène de jazz japonais était peu documentée en dehors des grands labels tels de TBM ou TAKT. Et même si certains albums étaient déjà assez cotés, ce n’était rien en comparaison des prix actuels.
Toujours plus de trésors
Après avoir parcouru cette caisse remplie de jazz japonais totalement introuvable aujourd’hui, je pousse ma curiosité vers une petite boite de 45trs. Et là encore, QP m’arrête sur une référence magnifique : un 45trs réalisé pour une exposition au pavillon Toshiba-Ihi en 1970, composé par Isao Tomita, interprété par la vibraphoniste Keko Abe et le pianiste Mickie Yoshino. Magnifique vinyle rouge translucide glissé dans une subtile pochette gatefold au graphisme soigné, avec à la clef un insert format 7inch célébrant la modernité du design du pavillon.
Ce genre de disque d’illustration, Jérôme en a toujours été fan, et sa passion pour les petits labels spécialisés dans l’exercice, ainsi que pour les private press événementiels, lui a fait découvrir des disques totalement oubliés dans les bacs à 100 yen. En témoignent également ces très rares lps d’illustration japonaise sur le label HEM destinés à la sphère éducative au milieu des années 70.
Un autre péché mignon de QP : le crossover jazz et musique traditionnelle japonaise. Je me souviens encore, lors de mes premiers diggin’ trips à Tokyo, Jérôme me guidait à travers la multitude des références qui couvraient ce genre. Beaucoup d’entre elles me paraissaient kitschs, car il est vrai que l’exercice est des plus périlleux. Cependant quelques belles réussites sont à écouter, notamment les travaux des musiciens Hozan Yamamoto ou encore Minoru Muraoka.
Le mélange d’éléments traditionnels telle que la flûte shakuhachi aux idioms du jazz, voire de la funk et du psyché peut être des plus surprenants. A l’époque il n’y avait que quelques références connues par les collectionneurs, et Jérôme a toujours su avoir l’oreille pour découvrir ces références qui désormais sont également devenues introuvables, même au Japon.
Une vie sur les chemins perdus du vinyle...
Il faut dire que l’expérience de diggin’ de Jérôme remonte loin : nous nous sommes rencontrés autour de l’année 2005, en parcourant les bacs des conventions de villes françaises de province. Biberonné aux émissions et dj sets de Gilles Peterson et de Dimitri From Paris dans les années 90, la culture de Jérôme était déjà très large, allant du Rare-Groove à la House de Chicago et Detroit, tout en passant par le Hip-Hop 90's où encore l’Afro-Funk et le Space Disco. C’est armé de ce background musical qu’il passait des heures dans les conventions et sur les routes de campagne à la recherche de disques qui, à cet époque, pouvaient sembler délaissés et oubliés du grand public en Europe. Le retour du format vinyle n’est pas encore vraiment présent, et c’est certainement à cette période que Jérôme fait ses plus belles découvertes...
Quoi de de mieux pour illustrer cet âge d’or que d’ouvrir une de ses caisses de disques “Library”? Pour le coup, il a toujours été difficile de trouver de belles pièces d’illustration sonore au Japon, et la collection de Jérôme s’est bel et bien constituée en France, avant son arrivée à Tokyo.
Je me souviens de son passage à la boutique, au début de l’histoire de Plexus Records : il est entré avec des étoiles dans les yeux et un sac de disques rempli à ras bord. Il me raconte alors qu’il vient d’avoir accès à un entrepôt de disques totalement oublié avec son collègue de diggin’ Raphael Top Secret... mais avec pas n’importe quel type de disques ! Il s’agissait d’un fonds de distribution de labels de Library, avec des milliers de références, pour certaines jamais utilisées. Il déballe tout juste de son sac quelques vinyles et je comprends qu’il s’agit d’un des plus beau fonds d’illustration musicale jamais découvert : les plus belles références des catalogues français y sont (Montparnasse 2000, IM, MPI), mais aussi des éditions italiennes, parmi les plus recherchées comme celle du label Liuto.
C’est ce genre de plan totalement improbable qui a motivé Jérôme à poursuivre ses recherches, à une époque où les annonces de ventes de disques étaient encore intéressantes, et où il fallait tout simplement avoir la curiosité d’aller digger un peu plus loin que le bout de son nez.
Au sein de ce stock de distribution situé à Bruxelles, des nombreuses références à couper le souffle : Braen’s Machine de Alessandro Alessandroni et Oronzo De Filippi, Today’s Sound d’Umiliani, ou encore Musique pour un voyage extraordinaire de Geminiani. En souvenir de cette aventure complètement folle, QP a gardé quelques albums, tout en sachant qu’une occasion pareille ne se représentera certainement jamais. Bien qu’étant à une échelle certainement plus petite, cette expérience de diggin’ est tout aussi incroyable que celle de Thomas Pasquet (Listen / French Attack) et de sa découverte de l’entrepôt d’EMI/Pathe Marconi.
... au service de l’art de la collection
On est relativement loin de l’expérience de diggin’ au Japon aujourd’hui, qui certes peut réserver également des surprises, mais reste néanmoins plus cloisonnée au monde des disquaires. Rares sont les occasions de rentrer une collection sur un coup de chance, ou de découvrir un dead stock oublié. Cela n’a pas empêché Jérôme de continuer d’aiguiser son sens du diggin’, et de compléter sa collection de merveilles improbables. Depuis que QP travaille pour Plexus, sa collection s’est recentrée sur des références essentielles, les disques qu’il aime toujours écouter ou tout simplement sortir d’une caisse pour la nostalgie.
Après avoir longuement discuté autour de références de J-Jazz, de rares maxis de Disco et Modern Soul américains, ou d’albums de Spiritual Jazz, Jérôme m’ouvre une dernière caisse avec ce qu’il estime comme étant la crème de la crème... un stock de Boogie-Funk camerounais et ghanéen. Des disques chinés en France, au Japon, sur Internet, après de longues heures de recherches et d’investigation. D’Atta Frimpong à Jeannette N’Diaye, la collection d’Afro-Funk de QP s’est construite loin des références classiques 70's pour se concentrer sur les 80's et les productions Boogie, à une époque ou la plupart des gens étaient encore tournés vers un son plus roots et classique.
Depuis, de nombreuses compilations et rééditions (excellent travail à ce sujet par le label Kalita) ont été faites, et ces disques, encore une fois, sont devenus des pièces extrêmement convoitées par les collectionneurs et DJs du monde entier.
Le secret ? Le goût de la découverte
Après de longues heures passées à écumer ses caisses de disques, toutes parfaitement classées et répertoriées, Jérôme regarde sa montre et me rappelle à l’ordre : « Si on se dépêche on aura le temps de passer en speed au petit Book Off à côté de chez moi. Avec un peu de chance ils auront rajouté quelques news... » l’adrénaline reprend le dessus : on fonce en quelques minutes à cet équivalent d’un Easy Cash français, tout juste avant la fermeture, et on arrive à sortir quand même un Takanaka à 500 yen et un beau Kraftwerk avec obi...
C’est là toute la force du diggin’ au Japon : à toute heure de la journée, une boutique est forcément ouverte à quelques pas, et le renouvellement des stocks semble infini. Que ce soit pour acheter un cheapos, ou un disque à 1000€, Tokyo reste the best place in the world. Un seul conseil : ne pas tomber dans le piège des modes, et avoir toujours un appétit pour découvrir de nouvelles références, de nouveaux genres, et sortir de sa wantlist discogs.
Anglais